Langage et corps dansant : le geste, prémisse et seuil de l'imaginaire

 

« Comme elle [la danse] donne à percevoir les choses, en acte, à les penser sans toutefois les nommer explicitement, expliquant à sa façon par l'acte déictique, montrer, son champ d'expression ne relève pas du rationnel mais des mots constellés que réveille le ressenti. En danse, tout n'est que sens, confusion de sens et d'essence, signes, significations, symboliques ; code et langage : et parce que c'est du corps humain, en danse, tout n'est que tissu sémiotique1».

 

ML efface les frontières de la danse qui devient écriture visuelle, langage qui précède la parole et célèbre le corps dansant. En envisageant La danse comme actes de langage, le corps saisi sous cet angle peut retrouver le Dasein2 heideggerien, autrement dit son Etre-au-monde dans toute la conscience qu'induit ce mode d'être.

 

Cette communication, avant de s'établir et d'être perçue par le spectacle ou la monstration du corps en exercice, est créée par le geste dans lequel le danseur donne accès à sa sensibilité et à son imaginaire. Pour ML, le corps dansant est pensé en dehors de sa matérialité car il renvoie nécessairement à un imaginaire. Par le travail de la corporéité et l'attention prêtée à l'expérience du mouvement, le corps dansant devient actualisation de l'invisible. Le corps physique en est l'accès et, le langage ainsi mis à l’œuvre conduit l'artiste et le spectateur de la sphère perceptive à la sphère sensitive se faisant le vecteur, le messager d'un autre temps qu'il actualise.

 

Le geste du corps dansant constitue donc la première impulsion de sa recherche de sens. Bien qu'il puisse être intentionnel, être « perception fictive1» c'est-à-dire image mentale exprimée dans le geste, il s'élabore aussi en deçà de l'intention et rejoint le monde inconscient des volontés fantasmatiques ou imaginaires (soit les pulsions). Le geste précède donc le mouvement et dépasse le corps, son imaginaire sensible étant indissociable de son action. Cette sphère du geste, inscrite dans l'espace d'une kinésphère, constitue le lieu de l'avènement de la sensation ainsi que l'expérience d'un langage du corps dématérialisé, transcendé, transfiguré. Dans cette expérience, le modèle graphique, qu'il soit ou non statique, apparaît comme empreinte immédiate d'une énergie en acte. ML se saisit du mouvement sensible de danseurs dont elle retranscrit la trace à l'image.

 

« Ces prises sur l'espace [vision/geste] sont aussi des prises sur la durée4», et le travail de la profondeur plastique (surimpression, transparence) est à envisager non comme quelque chose qui se déroule devant nous mais qui nous englobe. L'espace plastique est alors aussi temporel car il contient le temps du corps dansant comme celui-ci peut contenir celui de l'espace. Autrement dit, envisageant l'espace non plus en terme de distance et de ligne mais en terme de contenu (dans lequel le corps est et évolue), la couleur peut fleurir et nous transmettre sa dimension. Elle est alors « l'endroit où notre cerveau et l'univers se rejoignent […], celle qui crée d'elle-même des identités, des différences, une texture, une matérialité, un quelque chose5». De sa participation figurative (la couleur fait et défait les formes) alliée aux pixels – comme la touche numérique, unité minimale qui forme en colorant – surgit le souvenir. Le travail de la jointure ente l'univers et le sujet n'est autre que le travail de la mémoire, de l'affleurement ou de l'éloignement du souvenir. C'est un travail sur la durée (temps de l'individu selon Bergson) dans lequel l'image numérique (photogramme ou vidéo) nous offre sous ses mouvements le temps vécu et imaginé. Le geste étendu au temps, en devenant porteur de mémoire, brouille les frontières entre le réel et l'imaginaire. L'expérience imagée/imaginée peut alors prétendre au même niveau de réalité que la perceptive et conséquemment – le réel perçu étant déjà imaginé – nous ouvrir à l'envers invisible des choses.

 

Ophélie Soumbou Leclerc, avril 2015

d'après les œuvres et le mémoire de recherche de l'artiste

-Du Corps Dansant à Son Image : perception, interprétation et écriture-2008-2010.

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1 COLETTE-FOLLIOT, Valérie, « La danse comme actes de langage » in Programme de l'option dans L3 ASU,

juin 2006, dans le cadre du Département des Arts du Spectacle de l'Université de Caen, Basse Normandie.

Disponible au format pdf sur http://danselab.free.fr/textes/pdf/programme_optiondanse_20062007.pdf

 

2 HEIDEGGER, Martin, Être et Temps, Paris, Gallimard, collection Bibliothèque de Philosophie, 1986

 

3 SUQUET, Annie, « Le corps dansant, un laboratoire de la perception », in Histoire du Corps (dir. Jean-Jacques Courtine), Tome 3, Les mutations du Regard, le xxᵉ siècle, Paris, Le Seuil, 2006, p. 413

 

4 MERLEAU-PONTY, Maurice, L’œil et l'esprit, Paris, Gallimard, collection Folio essais, 1970, p. 80

 

5 Citation de Paul Klee in Ibid., p. 67